Un peu de culture, ça fait du bien : Les regains

Un peu de culture, ça fait du bien :
Les regains

A la fin du XIXe siècle et au tournant du XXe siècle, les foins étaient le moment le plus intense de l’année agricole. Dans une économie encore largement vivrière, où chaque famille élevait quelques vaches pour produire du lait, du beurre et du fromage, la réussite de la fenaison conditionnait la survie du bétail pendant les cinq à six mois d’hiver.

Les foins représentaient de longues journées de travail où toute la famille participait (avec chacun leur tâche) et les voisins s’entraidaient souvent lors des périodes les plus chargées.

Les foins et les outils utilisés

C’est donc un travail important car l’hiver, les vaches le passaient entièrement dans l’écurie. Ainsi, il fallait produire assez de fourrage pour nourrir les vaches, génisses, parfois quelques chèvres ou moutons et les chevaux et bœufs de traits. De mauvaises récoltes estivales pouvaient alors entrainer un manque de nourriture en hiver, obligeant les paysans à vendre une partie de leur troupeau.

D’autant plus que les terrains étaient rarement plats ; les paysans allaient jusqu’à foiner les terrains les plus pentus pour ne rien perdre en récolte. Dans ces zones raides, les machines mécanisées ne pouvaient être utilisées et le travail était obligatoirement réalisé à la main, ce jusqu’au milieu du XXe siècle. Ils pouvaient même foiner le dimanche après avoir demandé l’autorisation au curé, chose normalement interdite habituellement.

Pour faire les foins, c’était toute une affaire bien huilée :

Tout d’abord, la faux – accompagnée du coffin rempli d’eau pour mettre la pierre à aiguiser – était l’outil principalement employé pour les foins.

Une fois le champ fauché, l’herbe était ensuite laissée à sécher sur le sol puis retournée avec les fourches en bois (à 3 dents ou les fourches Saint-Jean) avant de penser à la rentrer. Cela permettait d’éviter au foin de pourrir et que l’air circule. Si nous n’avions plus la place à l’intérieur, le foin pouvaient être laissé en petits tas dans les champs (les « mias »).

Pour le transport du foin, nous le chargions sur un char échelle. Il pouvait être à deux roues (plus pour la montagne) et sur lequel le foin était maintenu par une perche ou des cordes. Les roues de ces chars sont grandes car pensées pour les chemins boueux. Cela pouvait être aussi un char échelle à 4 roues. Les échelles se trouvaient sur les côtés et le char était tiré par deux vaches ou deux bœufs, voire des chevaux de trait léger. Mais dans les fortes pentes, il était fréquent que ce soient les paysans qui portent eux-mêmes des « canavés » de foin jusqu’au chemin. Pour les routes enneigées ou pentues en hiver, le becquet était utilisé afin de descendre le foin stocké dans la grange à l’alpage.

Dans la ferme, le stockage se faisait dans la grange (ou fenil) au-dessus de l’écurie et du pèle. La chaleur humaine et animale de l’étage inférieur aidait à terminer de sécher le foin et il suffisait ensuite de passer le foin directement dans les mangeoires via l’ouverture (appelée « dénieu ») présente dans le fenil.

Pour terminer tout ce travail, les femmes et les enfants prenaient le relais dans les champs.  A l’aide de « la galère » (un grand râteau), ils passaient dans les champs afin de glaner et ainsi ramasser les derniers brins qui restaient là.

Enfin, une fois les fenaisons finies, un repas avait lieu pour fêter ça. Ce n’est pas un repas plus soigné que d’habitude, il n’y a pas de plats particuliers mais il est bien arrosé et se terminait souvent par des chants et des danses.

Et c’est reparti pour un tour à la fin de l’été !

Après les premiers foins et si l’été était suffisamment humide, l’herbe repoussait naturellement. Les paysans profitaient alors de cette seconde végétation pour plusieurs raisons. D’abord, celle d’augmenter les réserves pour nourrir le bétail durant l’hiver ; ensuite pour le fait de valoriser au mieux les prairies (laisser cette herbe se perdre aurait représenté un gaspillage sur des terres parfois rares et difficiles à cultiver), et également constituer un fourrage de qualité car le regain était souvent plus fin et plus tendre que le premier foin.

Car bien que le premier était généralement plus abondant et que les plantes produisaient des tiges hautes et épaisses, le regain était moins volumineux et souvent plus riche en protéines et plus digestible. En revanche, il y en avait nettement moins : selon les années, il représentait souvent un tiers à la moitié de la récolte du premier foin.

La période des regains se situe entre la fin août et la mi-septembre. Les journées se faisaient plus courtes et le temps plus instable qu’en juin. Il fallait souvent travailler rapidement pour profiter des dernières belles périodes de l’année.

Dans la grange, les regains étaient stockés dans un espace nommé les “san m’chi” (mot provenant de la saint Michel ; plutôt usité du côté de Bellevaux) ou appelé les “bétandi” (dans tout le département). C’est comme un plancher intermédiaire pour poser les regains à part des premiers foins.

C’est dur d’être un enfant…

Pour les enfants, les vacances n’étaient donc pas de tout repos ! Ils devaient s’aider aux travaux des champs. Tandis que le père était à la faux, les garçons retournaient et chargeaient le foin, les filles et femmes étaient quant à elles au fanage, ratissage et rangement. Enfin, les enfants pouvaient aussi rassembler les derniers brins abandonnés au sol et conduire les animaux.

La révolution agricole et la mécanisation progressive des outils prirent peu à peu le pas sur ses pratiques manuelles. A partir des années 1920-1930, des faucheuses mécaniques commencèrent à être employées par des grandes exploitations. Ces nouvelles machines coupaient plus rapidement l’herbe qu’à la faux mais elles restaient limitées aux champs relativement plats. Dans la majorité des villages de Haute-Savoie, la faux demeura l’outil principal jusque dans les années 1950, avant l’arrivée progressive des motofaucheuses puis des tracteurs de montagne.

Les fauches actuelles sont plus précoces que celles d’autrefois. Elles empêchent les plantes de grainer, ce qui entraine un appauvrissement de la flore et de fait de la faune.

Sources :

ABRY Christian, DEVOS Roger, RAULIN Henri, Les sources régionales de la Savoie, Fayard, 1979, 661 pages.

Coll., Savoie – Ecologie, économie, art, littérature, langue, histoire, traditions populaires, Christine Bonneton éditeur, 1978, 365 pages.

DEVOS Roger, Vie et traditions populaires savoyardes, éditions Horvath, 1991, 191 pages.

Crédits photos : PAYSALP, Mémoire alpine, Fonds privé Yannick Chavanne, Fonds privé Mathilde Fournier-Bidoz